Numéro courant

No 11 (2020): Imaginaires et poétiques du corps

Imaginaires et poétiques du corps, 11e livraison de CRISOL, réunit les contributions des chercheurs nanterrois membres du GRELPP, ainsi que celles d’autres universitaires français et étrangers. Ces contributions proposent, dans des registres divers –littérature, mais également arts plastiques, arts visuels– une lecture plurielle d’un sujet aussi ambitieux, par son amplitude sémantique et son histoire, que le corps. Rappelons simplement que cette question philosophique essentielle renvoie au débat infini sur le binôme corps/esprit, lequel avance dans l’histoire de la pensée occidentale comme un vieux couple mal accordé –«d’un côté j’ai une claire et distincte idée de moi-même, en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d’un autre j’ai une idée distincte du corps, en tant qu’il est seulement une chose étendue et qui ne pense point», selon Descartes dans la sixième méditation–, jusqu’à ce que la phénoménologie apaise ces tiraillements épistémologiques en réconciliant les deux partis: le corps est cet être-au-monde qui nous définit.

Les travaux rassemblés dans ce numéro interrogent ainsi dans la variété de leurs supports et la diversité des aires culturelles et géographiques du monde hispanophone, un imaginaire et des représentations où s’entrecroisent, se répètent, réapparaissent, thèmes et motifs comme de grands invariants. Mais, par la fantaisie et l’imagination, la littérature et l’art permettent toutes les transgressions et les approches les plus déraisonnables pour mieux cerner ce sujet/objet, ce qui nous fonde et qui tient et contient notre identité, comme on le lira dans les communications de la première section: Aux confins de l’identité ou les limites du corps.

Dans la nouvelle de Gabriel García Márquez «La tercera resignación», étudiée par Andra Barbu, le narrateur post-mortem réussit l’irréalisable, soit être mort et se regarder mort, raconter la mort du dedans. Abjects, sales, souillés d’excréments, d’urine, misérables rejetés, quelle humanité pour ces corps qui pénètrent dans «les territoires de l’animal», pour reprendre la formule de Julia Kristeva? Voilà ce sur quoi s’interroge Davy Desmas à travers la lecture de Temporada de huracanes (2017), de l’écrivaine mexicaine Fernanda Melchor. El desierto y su semilla (1998), de l’Argentin Jorge Barón Biza, un récit autofictionnel qui relate la défiguration au vitriol de la mère de l’auteur, fait l’objet de deux communications. Pour Benoît Coquil, dans cette «Biografía carnal», ce «texto rostro», seule la disharmonie du grotesque peut dire le visage vitriolé et vainement reconstruit de la mère, tandis que Marián Semilla Durán estime, dans une approche psychanalytique, que la défiguration rend impossible pour le fils toute identification avec la mère. Le corps au-delà des limites de ce qui est présentable est celui que met en et sur scène l’artiste catalane Angélica Liddell, libérant dans une esthétique de l’obscène toute sa violente immanence pour Laurent Gallardo. Dans le registre de la littérature personnelle, Françoise Aubès met en parallèle deux récits: celui de l’écrivain péruvien Julio Ramón Ribeyro, qui décrit avec détestation et fascination son corps malade et pitoyable dans son journal, et celui d’Asunta, Indienne quechuaphone, qui évoque avec pudeur et résignation, l’héritage d’une culture chrétienne étayée par le péché et la punition, les souffrances physiques inhérentes, selon elle, à sa condition biologique et culturelle; sujet développé dans la deuxième section : Stigmates et reconstruction: le corps au féminin.

Sang, impureté et souillure apparaissent comme les marqueurs identitaires de personnages féminins, par exemple celui de Tamara, héroïne de Escenario de guerra (2000), de l’auteure chilienne Andrea Jeftanovic; roman-théâtre semblable au théâtre de la cruauté analysé par Éléonore Parchliniak. Les violences imposées aux corps des femmes, legs d’un patriarcat ancestral, sous-tendent les poésies de María Castrejón, selon Claire Laguian; mais la poétesse retourne cette violence: l’écriture se change en rébellion et catharsis. Dans la Caraïbe, Nancy Morejón s’emploie à déconstruire, dans ses poésies, l’image de la femme noire réduite à sa sensualité, stéréotype issu de la colonialité; le corps devient mémoire de l’esclavage, écrit Sandra Hernández. La réappropriation de ces corps féminins à l’identité préformatée passe aussi par la découverte du désir: comme dans l’irrévérencieux Devocionario, dans l’esprit de la movida espagnole des années quatre-vingt de Anna Rosetti: la masculinité du Christ en croix suscite chez une petite communiante de huit ans les premiers émois, comme l’analyse Nuria Rodríguez Lázaro.

La troisième section Habeas corpus: mémoire des disparus et pensée décoloniale montre comment la gestuelle corporelle, ainsi que les performances à visée politique tentent de redonner corps aux disparus des dictatures argentine et chilienne dans la communication de Paula Klein, aux victimes du Conflit Armé colombien dans celle de Luis Carlos Toro Tamayo; la performance –comme l’innovante performance visuelle REM (Romantic Eyes Movement) de l’Équatorien Santiago Reyes– peut être aussi, comme le démontre Ezequiel González, un geste décolonial dans l’esprit de la Futurité latinx.

Dans le corps des textes, quatrième section, aborde la dimension narratologique et textuelle du corps en littérature. Le corps est en premier lieu le dispositif essentiel dans la construction du personnage comme l’analysent de nombreuses communications : celle de Caroline Lepage décrypte le personnage de Mario Conde, enquêteur au corps chétif et bien peu glorieux, à l’instar de la Cuba à bout de souffle du «periodo especial» dans les romans policiers de Leonardo Padura. Peau semblable à l’écorce des arbres, peau écorchée d’où coule le sang semblable au latex des hévéas amazoniens, tel est le corps du cauchero Clemente Silva construit dans La Vorágine (1924) du Colombien José Eustasio Rivera analysé par David Barreiro. Dans la même lignée, le corps souffrant, christique de Roger Casement, dans El sueño del Celta (2010), de Mario Vargas Llosa est, selon Sabrina Wajntraub, une mise en abime de la colonialité qui martyrise et sacrifie le corps des indigènes travaillant pour le compte de la Peruvian Amazon Company.

Dans le fonctionnement du texte, la notion d’ethos permet de débusquer la corporéité du narrateur/auteur, car tout discours possède une voix et la voix qu’analyse Gersende Camenen dans la violence des mots est celle du Colombien Fernando Vallejo, auteur de La virgen de los sicarios (1994). Laura Gentilezza s’intéresse au geste littéraire, celui de la main qui dessine, écrit, agence des photos à l’intérieur de romans du Cône Sud, les convertissant en textes hybrides. Si l’image du corps de façon métonymique suggère dans de nombreuses communications celle d’un pays, d’une Nation, bien souvent en décomposition, elle renvoie aussi au texte en lui-même, lequel déploie ses disjecta membra comme un grand organisme vivant. Corps textuel multiforme pour Olga Lobos, le roman de Julio Cortázar Rayuela (1963) en est le paradigme, tandis que dans les romans de Josefina Vicens –El libro vacío (1958) et Los años falsos (1982) analysés par María Luna Chávez et Víctor Díaz Arciniega–, corps et écriture sont pour les deux personnages principaux les marqueurs de leur solitude et leur masculinité mexicaines.

Enfin, ces diverses approches du corps et de ses représentations seraient incomplètes sans Le regard du peintre, titre et objet d’étude de la cinquième et dernière section de ce numéro. Depuis des siècles, la peinture a imposé à notre œil les images de la beauté classique des académies humaines. Or, dans les deux communications consacrées à ce médium, le peintre rompt intentionnellement avec les codes esthétiques de son époque: c’est le cas de Leonardo Alenza y Nieto montrant le ridicule du corps décharné du suicidé romantique dans Los Románticos (1839), comme l’explique Sylvie Turc-Zinopoulos; et c’est l’option de Goya qui, rompant avec l’esthétique du sublime de ces premiers tableaux, choisit le grotesque le plus noir pour imposer les corps monstrueux des Désastres de la guerre dans la communication de Marc Marti.

Puisse la lecture de ces communications permettre d’entrevoir un peu de la vertigineuse spécularité d’un sujet d’étude comme le corps. Mais retenons aussi l’aimable définition qu’en fait Michel Foucault: le corps «ce petit noyau utopique à partir duquel je rêve, je parle, j’avance, j’imagine, je perçois les choses en leur place».

 

Françoise Aubès

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SOMMAIRE

Aux confins de l'identité ou les limites du corps 

Andra Barbu (Université Rouen Normandie), «La voix cachée de nos cadavres. “La Tercera Resignación” de Gabriel García Márquez»

Davy Desmas (Université Toulouse Jean Jaurès), «Aux frontières du corps propre. De l’abjection comme stratégie de domination dans Temporada de huracanes (2017), de Fernanda Melchor»

Benoît Coquil (Université de Picardie Jules Verne), «Desfiguración y configuración del grotesco en El desierto y su semilla de Jorge Baron Biza»

María A. Semilla Durán (Université Lumière Lyon 2), «Rostro y metáfora El desierto y su semilla, de Jorge Barón Biza. Destrucción y reconstrucción de identidades»

Laurent Gallardo (Université Grenoble Alpes), «Le théâtre d’Angélica Liddell: l’obscène et son double (Considérations à propos de Que ferai-je, moi, de cette épée ?

Françoise Aubès (Université Paris Nanterre), «Écriture personnelle et image de soi: Asunta et Julio Ramón Ribeyro»

Stigmates et reconstruction:  le corps au féminin

Eléonore Parchliniak (Université Paris Nanterre), «Escenario de guerra: un autre “théâtre de la cruauté”»

 Claire Laguian (Université Gustave Eiffel), «Violences faites aux corps chez María Castrejón: la poésie comme possible survie»

Sandra Monet-Descombey Hernández (Université de Lyon 2), «De la réécriture du corps féminin comme espace mémoriel, à la permanence du poétique»

Nuria Rodríguez Lázaro (Université Bordeaux Montaigne), «Devocionario (1985) de Ana Rossetti o la erotización del cuerpo de Cristo»

Habeas corpus: mémoire des disparus et pensée décoloniale

Paula Klein (ENS), «Le corps comme archive: activismes artistiques dans le Cône Sud»

 Luis Carlos Toro Tamayo (Universidad de Antioquia), «Archivo, memoria y cuerpo, El rostro de las víctimas en la construcción de las memorias»

Ezequiel N. González (Université de Columbia), «À travers nos yeux: Santiago Reyes, la futurité Latinx et la performance contre-visuelle»

Dans le corps des textes

Caroline Lepage (Université Paris Nanterre), «Traitement discursif du corps: portrait de Mario Conde en superhéros et Christ cubain»

David Barreiro Jiménez (Université Paris Nanterre), «La trame arborescente et le corps dans La vorágine: une lecture christique du personnage Clemente Silva»

Sabrina Wajntraub (Université Paris Nanterre), «L’écriture du corps de Roger Casement dans la deuxième partie de El sueño del celta (2010) de Mario Vargas Llosa: modalités et enjeux»

Gersende Camenen (Université Gustave Eiffel), «La palabra furiosa: violencia y melancolía en La Virgen de los Sicarios»

Laura Gentilezza (Université Paris-Est Créteil), «El gesto literario: ideas sobre el cuerpo a partir de algunos autores contemporáneos del Cono Sur. Costamagna, Ronsino, Delgado, Celedón»

Olga Lobo (Université Grenoble-Alpes), «Un libro, dos libros, muchos libros. Rayuela, una historia de cuerpos mutantes»

Marisol Luna Chávez (Universidad Autónoma Benito Juárez de Oaxaca) et Víctor Díaz Arciniega (Universidad Autónoma Metropolitana), «Cuerpo textual e identidad simulada en El libro vacío y Los años falsos de Josefina Vicens»

Le regard du peintre

Sylvie Turc-Zinopoulos (Université Paris Nanterre), «Romantisme, folie et corps dans Los románticos (1839) de Leonardo Alenza y Nieto Peinture de genre et littérature de mœurs»

Marc Marti (Université Côte d’Azur), «Goya et le corps: du sublime à l’horreur»

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Compte-rendu de lecture

Emmanuelle Sinardet (Université Paris Nanterre), Compte-rendu de lecture

 

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Directrice de la publication : Caroline Lepage

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Publiée: 2020-03-14
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CRISOL est une publication du Centre de Recherches Ibériques et Ibéro-américaines de l'Université Paris Nanterre.

Née en 1983, Crisol est une revue déjà ancienne et qui, avec ses 45 numéros, constitue un très riche et varié patrimoine pour la recherche hispaniste et américaniste à l’Université Paris Nanterre.

La revue, alors dirigée par Bernard Sesé, aura d’abord connu une première série de 19 numéros.  Crisol Nouvelle série a été créée en 1997 par Thomas Gomez. C’est en 2018, pour son 35e anniversaire, et sous la direction de Caroline Lepage, qu’elle a opéré son passage intégral vers l’édition numérique avec un premier volume pour Crisol série numériqueNuevas perspectivas e investigaciones en la enseñanza del español para uso profesional, coordonné par Mercè Pujol. À ce jour, cette troisième série comprend 7 numéros.

Il s’agit d’une revue d’études pluridisciplinaires – elle recouvre les champs de la littérature, de l’Histoire, de la civilisation et de la linguistique – pour le domaine espagnol et latino-américain, depuis le Moyen-Âge jusqu’à nos jours.

Crisol a donc pour vocation d’imaginer, d’explorer des zones de dialogues, pour, à terme, créer des ponts entre des chercheurs d’horizons divers qui pourront effectivement proposer des contributions travaillées depuis une vaste palette de champs théoriques et méthodologiques ; l’objectif étant de penser et de décrire le phénomène littéraire, historique, civilisationnel et linguistique.

Crisol a par ailleurs fait le choix d’héberger sur son site les archives numérisées de deux autres publications du CRIIA, Publications du GRECUN (avec 5 numéros à ce jour) et Les Cahiers du GRELPP (avec 8 numéros à ce jour). 
 
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