Dans son compte rendu du livre « Nous est un autre. Enquête sur les duos d’écrivains » (Michel Lafon et Benoît Peeters, 2006), Jan Baetens analysait le « dévoilement » des processus et des implications de l’écriture à quatre mains qui était opéré dans l’ouvrage. Soulignant que les analyses proposées ouvraient des perspectives inédites et donnaient envie de les prolonger, soit en multipliant les exemples, soit en élargissant leur portée même, il précisait : « l’écriture en collaboration émerge petit à petit dans ce livre comme un véritable continent caché » (Critique, 2006). De fait, l’expression elle-même s’entend implicitement comme une pratique relativement inhabituelle et qui s’oppose au « modèle » communément admis de l’écrivain, seul responsable de la rédaction de son œuvre : l’écriture en collaboration a longtemps  constitué un impensé de la poétique. Le présent numéro de Crisol se propose de poursuivre l’approfondissement de cette notion, entendue comme tout type d’écriture résultant d’une collaboration/d’une participation – concertée ou non, revendiquée ou issue de circonstances particulières – entre plusieurs figures d’auctorialité. À travers une quinzaine de contributions consacrées aux mondes hispaniques, ce sont les différentes facettes des productions culturelles « savantes » ou « populaires », « traditionnelles » ou « industrielles » qui sont interrogées au prisme d’un « travailler ensemble » (au sens étymologique du mot collaboration), envisagé de manière diachronique dans les périodes moderne et contemporaine. La mise en relief des évolutions de ces « écritures collectives » qui s’inscrivent dans une histoire longue, qui se poursuit aujourd’hui – par exemple avec la prolifération des séries (sans que le phénomène de la série soit pour autant une nouveauté) ou la production d’œuvres « transmédiatiques » qui ont pour conséquence de dissoudre la figure du créateur au bénéfice d’une pluralité d’acteurs – montre l’intérêt d’une telle réflexion. L’ensemble des contributions interroge donc la notion d’auteur (autorité, auctorialité, auteurité sont, pour le français, autant de termes qui se proposent d’affiner le questionnement), la réévaluation de l’instance d’écriture incitant aussi à considérer l’œuvre non comme immuable mais plutôt comme une continuation ou une suite, travaillée par des processus de recomposition, le tout nourrissant la vision d’un « plurivers » culturel, riche, complexe et très dynamique.

Les formes, les mécanismes et les enjeux des écritures collectives en littérature sont abordés sous plusieurs angles. Se situant dans le sillage des travaux de Lafon et Peeters, une première approche est celle de l’analyse de romans écrits par des duos d’écrivains (comme Silvina Ocampo et Bioy Casarès ou Julio Cortázar et Carol Dunlop). Démonstration est faite que si la dimension ludique est une composante indiscutable de la collaboration (celle du lecteur incluse) dans la production contemporaine, cette dernière ne s’y limite pas. L’incidence est aussi notable sur la poétique elle-même du récit, qui peut donner lieu à une « collaboration au carré ». Mais, surtout, la collaboration révèle l’écrivain à lui-même.

Une autre perspective est celle de l’anthologie – originelle « collection de fleurs choisies » – étudiée comme production d’une écriture collective. Les anthologies mexicaines (de Lauro Zavala) présentées dans un des articles sont constituées de micro-récits fictionnels. Le lecteur est donc soumis à la pré-lecture de l’anthologiste-cueilleur qui sélectionne ses feuilles et ne se contente pas de les compiler. Assemblés, ces micro-textes posent la question de l’un et du multiple, de la continuité et de la discontinuité et de l’intertextualité. Mais les anthologies peuvent aussi être le fruit d’une écriture collective à tous les sens du terme lorsqu’elles émanent de collectifs, en l’occurrence d’écrivaines, (revendiqués comme tels) et qu’elles réunissent la production de femmes de toute condition et aux profils très divers. Tel est le cas des anthologies ¡Basta! Mujeres contra la violencia de género, issues d’un projet interaméricain d’écritures collectives. Enfin, une troisième déclinaison de la forme anthologique a trait à une part immatérielle de la culture, à savoir les créations littéraires orales cubaines, dont la collecte a été réalisée entre 1984 et 1990. L’intra et l’intertextualité qui nourrissent les variations qui apparaissent dans ces productions sont autant d’éléments partagés de l’héritage littéraire de l’île. Il convient d’y ajouter la collaboration entre le narrateur et le transcripteur qui opère une « traduction » de la forme orale à l'écrit, complétée par un appareil de notes associé à une origine géographique. Avec des objectifs différents (jeu intertextuel, transtextuel, mouvements féministes, patrimonialisation des objets culturels), ces anthologies induisent un nouveau regard et de nouvelles lectures sur les objets fractals par excellence qui en résultent.

La « pratique seconde » qu’est la traduction peut aussi relever d’une écriture en collaboration à travers les liens, parfois complexes, qui se nouent entre écrivain et traducteur. C’est ce que montre l’analyse de la relation entre l’auteur argentin, Manuel Puig, et Albert Bensoussan lors de la traduction en français du roman El beso de la mujer araña (1977-1979). Au-delà de l’évocation des conditions matérielles et de la méthode de travail, l’étude des mécanismes de « l’écriture traductive » de Bensoussan met en relief la dimension affective des échanges et les projections imaginaires et symboliques qui alimentent le travail commun, dans une opération de « transmutation des voix ».

L’un des intérêts de cette livraison de Crisol tient aussi, nous l’avons indiqué plus haut, à la prise en compte de la dimension diachronique dans l’essai de définition et les évolutions des acteurs /auteurs de ces écritures en collaboration, qui se sont aussi déployées dans le nouvel espace de diffusion de l’information écrite qu’a constitué la presse à partir du XVIIIe siècle.

L’étude d’un cas précoce dans la presse culturelle espagnole (Variedades de ciencias, literatura y artes) permet de mettre au jour le fonctionnement et la pratique d’une écriture collective dans ce périodique. Dans les premières années du XIXe siècle, de manière inédite, une modalité de travail collectif a été envisagée, avec la constitution d’une sorte d’équipe de rédaction avant la lettre, avec des domaines de spécialité divers alors qu’à l’époque, le journal était généralement assumé par un seul nom quand celui-ci était mentionné (les contenus fussent-ils écrits par d’autres). Un siècle plus tard, dans les années 1920, un grand quotidien madrilène, Heraldo de Madrid, lançait, lui un projet d’écriture collective sous le nom la « Novela sin final ». L’initiative, réussie, visait, cette fois, à impliquer le lecteur dans la vie littéraire du moment : il était incité à devenir auteur. L’article éclaire un aspect des liens qui se sont tissés entre presse et littérature et analyse l’ambition du journal de créer, sur le fond de censure imposé par la dictature de Primo de Rivera, un espace de création littéraire à destination du plus grand nombre en même temps que d’expression et d’interaction sociale.

L’étude de la notion d’écriture collective considérée au prisme de la production littéraire castillane du Moyen Âge et du Siècle d’Or se révèle tout aussi stimulante.

Pour la période médiévale, l’analyse de l’évolution de l’écriture fait apparaître que seule l’émergence de l’auteur comme figure individualisée permet d’envisager l’écriture collective comme une pratique spécifique, dans laquelle l’œuvre n’est pas immuable mais dépend d’une part d’une succession de figures auctoriales (scriptor, compilator, commentator, autor) et d’autre part d’un complexe processus de composition. L’un des premiers exemples, dans la catégorie poétique, fut celui des « preguntas y respuestas », qui connut un grand succès parmi les poètes de cour du règne de Jean II.

À partir d’une analyse de texte, le réexamen du projet littéraire de Nicolás Núñez (1496), continuateur de la Cárcel de amor de Diego de San Pedro (1492), suite possiblement élaborée à partir du Tractado de amores de Arnalte y Lucenda (1491) du même San Pedro s’intéresse à une œuvre à quatre mains dont le succès est attesté par les vingt-huit rééditions entre 1496 et la fin du XVIe siècle. La notion de « fidélité »/« infidélité », termes en usage pour qualifier la relation littéraire d’un continuateur à l’auteur premier dont le texte est repris, est aussi développée. Cette continuation précédait de quelques années l’œuvre qui fait coïncider de façon emblématique, au XVIe siècle, composition littéraire et continuation : La Célestine, dont le personnage principal a lui-même été l’objet d’un processus de typification  de la part de six continuateurs de l’œuvre modèle (1534-1570). Outre l’analyse dudit processus, les éléments qui font passer un personnage de la catégorie de personnage à celle de type sont aussi considérés.

Contrairement aux idées (ou aux images visuelles) reçues qui associent création et solitude ou création et écrit, la réalité de la production poétique et de la vie intellectuelle à la Renaissance est aussi collective et orale, comme en témoignent les cancioneros. L’analyse de la forme glosa permet, en particulier, de mettre en relief l’art de l’improvisation qui se développe alors, authentique fabrique collective de poésie non seulement parce qu’elle s’appuie sur les œuvres préexistantes mais aussi parce qu’elle est produite par un groupe. De ce point de vue, l’image des abeilles, que l’on doit à la plume de Montaigne, dit mieux que toute autre cette dimension collective.

Revisitant la relation – souvent analysée comme conflictuelle – de Cervantès avec Avellaneda qui, en 1614, avait donné une suite à la première partie du Don Quichotte, une autre étude examine si la notion d’écriture en collaboration peut être opératoire pour rendre compte de la relation entre ces deux auteurs. Passant en revue quatre modalités possibles de cette collaboration dans la seconde partie de Don Quichotte que publie Cervantès en 1615, l’analyse montre les rapports contradictoires de ce dernier avec son concurrent, entre déni, collaboration effective, pour paradoxale qu’elle soit, et complémentarité dialectique.

Enfin, le cinéma qui repose, par définition, sur le travail d’une équipe (montage, éclairage, sonorisation, production, distribution, etc.) même si dans l’usage le « grand public » ne retient souvent que les noms des acteurs et du réalisateur, donne lieu à l’évocation de deux formes d’écritures collectives dans une production latino-américaine, particulièrement dynamique et impliquée dans les questions d’histoire et de société. Une étude s’intéresse au cinéma documentaire d’une réalisatrice salvadorienne contemporaine, Marcela Zamora Chamorro, et à la thématique de la violence présente dans ses documentaires. Sa production est analysée comme résultant d’un double travail de collaboration : au niveau de la diégèse et au niveau de la réalisation. Ce double apport se fonde sur une solidarité et une confiance entre les personnes sur le plan idéologique, socle indispensable pour que la parole se libère de la parole et que le travail de mémoire se développe. À partir d’un corpus d’une cinquantaine de films (fiction et documentaire) produits dans quatorze pays, une autre étude propose une analyse sémiotique de la représentation de la transidentité dans le cinéma latino-américain. La réflexion s’intéresse, en particulier, à trois idéologèmes constitutifs dans le processus d’individuation du personnage trans dont la « scène de convergence médiatique », cette dernière permettant la mise en relief de l’interaction de la « culture participative » dans ces films.

Catherine Heymann

 

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SOMMAIRE

Benoît Peeters (Université de Lancaster), «Des duos d’écrivains à l’écriture collective: quelques pistes»

Écritures en collaboration

Julien Roger (Sorbonne Université – CRIMIC), «Silvina Ocampo+Bioy Casarès= Los que aman, odian 1+1=3»

Victoria Famin (Université Lumière Lyon 2), «Julio Cortázar y Carol Dunlop, Los autonautas de la cosmopista –La escritura de una complicidad aventurera»

Irma Vélez (Sorbonne Université), «Le cinéma trans comme écriture sociale et médiatique de l’autodétermination»

Écritures collectives

Marie-José Hanaï (Université de rouen normandie, eriac), «De l’un au multiple: l’écriture collective de l’anthologie (Les anthologies mexicaines de micro-récits)»

Renée-Clémentine Lucien (Sorbonne Université - CRMIC), «Créations littéraires populaires à Cuba, écouter, transcrire, traduire»

Maud Le Guellec (Université de Lille - Laboratoire CECILLE / EA 4074), «Les Variedades de ciencias, literatura y artes (1803-1805): du journaliste solitaire à la première équipe de rédaction espagnole?»

Gersende Camenen (Université Paris-Est Marne-la-Vallée), «Manuel Puig et Albert Bensoussan. Les débuts d'une collaboration»

Caroline Lepage (Université Paris Nanterre) et Elsa Fernández (Université Paris Nanterre), «¡Basta! Mujeres contra la violencia de género, un projet collectif interaméricain d’écritures collectives»

Graciela Villanueva (Université Paris-Est, IMAGER / EA 3958), «El cine documental como escritura en colaboración: el caso de Marcela Zamora Chamorro»

Séverine Grelois (Université Paris-Est, IMAGER / EA 3958), «Des nains et des abeilles: glosa, parodie et lieux communs ou la fabrique collective de la poésie du Siècle d’Or»

Continuations

Laurie-Anne Laget (Sorbonne Université), «Impliquer le lecteur dans la vie littéraire: le projet d’écriture collective de la «Novela sin final» dans Heraldo de Madrid (1926-1927)»

Pénélope Cartelet, (Université de Lille - Laboratoire CECILLE / EA 4074), «La notion d’écriture collective dans le Moyen Âge castillan: d’un manque de pertinence à la naissance d’une pratique spécifique»

François-Xavier Guerry (Sorbonne université, clea), «Du personnage Celestina au type célestinesque. Stéréotypie et innovations dans un cycle littéraire du Siècle d’or (1499-1570)»

Olivier Biaggini (Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 (lecemo-crem), «Nicolás Núñez, alter ego de Diego de San Pedro: la Cárcel de amor révisée au prisme d’Arnalte y Lucenda»

David Alvarez Roblin (CEHA – Université de Picardie Jules Verne), «Cervantès, Avellaneda et la suite de Don Quichotte: du règlement de comptes à l’écriture en collaboration»

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Compte-rendu de lecture, par Emmanuelle Sinardet (Université Paris Nanterre)

 

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Publiée: 2020-01-13