Le 8 mars 2020, juste avant l’éclatement de la crise mondiale liée à la Covid-19 et le confinement de deux tiers de l’humanité, les féministes remplissaient à nouveau les rues, en particulier dans les grandes villes latino-américaines et à Madrid. Peut-être, comme l’écrit Paul B. Preciado, étions-nous à ce moment-là à la veille d’une révolution mondiale, d’un «nouveau cycle révolutionnaire transféministe décolonial» (1).  Ces dernières années, en effet, nous avons assisté à une puissante réinvention des féminismes, à la concrétisation d’une troisième, voire quatrième vague d’un mouvement de plus en plus hétérogène et complexe, au point qu’il est difficile désormais de le définir, tout comme il est aventureux de saisir les subjectivités qui s’y reconnaissent (2).  Le déplacement et la complexification du sujet politique femme, l’appropriation du cyberespace, l’intersectionnalité de genre, race et classe, l’inclusion des subjectivités queer et trans, la réappropriation, voire la réinvention du corps, les nouvelles épistémologies pour dire des sexualités et des identités multiples et non normatives, le renouvellement des formes d’activisme et d’expression politique (en particulier en ce qui concerne la dénonciation de la violence machiste), le croisement avec les luttes anticapitalistes et décoloniales… voici quelques caractéristiques de ce mouvement qui prenait l’espace public juste avant l’éclatement de la crise. Or, comme le met en évidence l’analyse qu'en fait Preciado, si les nouveaux féminismes placent à nouveau les définitions du corps au centre du débat politique, autant que la crise que nous traversons le fait tout autant, transformant le corps en nouveau champ de bataille —ce corps désormais suspect et obligé de se distancer, de s’isoler des autres—, fragmentant les luttes, dynamite les possibilités de révolte. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’extrême droite espagnole a tout de suite accusé les manifestations du 8 mars à Madrid d’être un puissant vecteur de propagation du virus (3).  La métaphore du corps comme vecteur de contamination, du corps dangereux, sale, que les communautés homosexuelles ont bien connu en particulier pendant les années de la crise du VIH, réémerge avec force et se lit désormais à une échelle généralisée et planétaire. 

Dans ce contexte, ce dossier se présente comme un instantané des épistémologies, pratiques et langages féministes à un moment très précis de l’histoire du mouvement. Un moment d’une inventivité extraordinaire, que ce soit au niveau des langages, des pratiques, des questionnements ou de son articulation avec le politique. En particulier, les différents articles insistent d’une façon ou d’une autre sur la puissance transgressive de ces féminismes qui font éclater les normativités qui définissent les corps et les subjectivités, en particulier le binarisme de sexe et de genre, transgression qui prend ici un sens profondément politique puisqu’elle constitue à la fois un outil de dénonciation des oppressions et de dépassement de celles-ci.

L’artivisme, qui combine pratique artistique et militantisme, se développe avec force dans les milieux féministes latinoaméricains (4) et constitue un outil particulièrement riche et original, en particulier pour les collectifs LGTBQ+ : il permet de repenser les corps et les sexualités tout en constituant à la fois un moyen d’expression des nouvelles épistémologies, de dénonciation et de déconstruction des normativités binaires. Comme le décrit l’article d’Alexia Grolleau, l’hétérosexualité normative est ainsi mise en évidence et moquée dans la performance Post-porno infinito filmée par la réalisatrice chilienne Katia Sepúlveda. L’artiste se livre ici à un détournement ironique des codes de la pornographie qui fait éclater non seulement le binarisme hétérosexuel, mais aussi l’énonciation des lieux du plaisir ou la division entre l’humain et la machine. L’artivisme de valeria flores, étudié par Thérèse Courau, prend un sens plus explicitement politique en pointant du doigt les continuités autoritaires entre la dictature et la démocratie en Argentine et au Chili. Son travail sur la visibilisation des formes de vie et des subjectivités non cis-hétéro-patriarcales met en lumière la violence inhérente à la culture hétéropatriarcale véhiculée, en particulier, par l’école, laquelle fonctionne comme un puissant vecteur de violence symbolique (5) qui discipline à la fois les corps, les subjectivités et les désirs en rejetant du côté de l’abjection les identités non normatives. Tout aussi politiques sont les performances post-pornographiques de l’artiste chilienne Maria Basura analysées par Eléonore Parchliniak: sa performance Fuck the fascism rend explicite un système de domination multiple (capitalisme, colonialisme, fascisme) à travers le “viol” des statues de colonisateurs et dictateurs. De cette façon, la performance inverse la logique du viol de guerre et met à nu la violence et l’horreur de l’histoire qui sous-tend les sociétés post-coloniales et néolibérales dans lesquelles nous vivons.

Si ces articles explorent les potentialités de dénonciation et d’inventivité du Post-porno relu à la lumière de l’artivisme, Emmanuelle Sinardet revient plutôt aux racines de cet artivisme à travers l’analyse d’une des œuvres les plus polémiques du collectif de femmes boliviennes Mujeres creando, pionnières de cette forme d’expression à la fois artistique et politique. L’analyse de l’œuvre Milagroso altar blasfemo, ainsi que des polémiques qui ont accompagné son exhibition à Quito en 2017, explore les potentialités épistémologiques de cet artivisme féministe en le resituant dans une histoire longue de lutte contre la domination coloniale. Le choix de la forme du retablo, le détournement des codes et des langages de la religion catholique, le déplacement du masculin (le Christ) par une vierge aux allures de déesse païenne, font de cette œuvre un lieu complexe où se combinent dénonciation des différentes institutions (l’Eglise catholique et le système colonial marchant ici main dans la main) qui ont historiquement opprimé les femmes, en particulier indigènes, et revendication féministe. Les polémiques suscitées par l’œuvre mettent aussi en évidence la dispute entre des langages et des visions du monde radicalement incompatibles: la transgression féministe apparaît ainsi comme un puissant révélateur des antagonismes qui articulent le champ symbolique et politique dans la société équatorienne.

Les féminismes de cette «quatrième vague» font ainsi de la transgression et du détournement une arme politique et utilisent aussi le «retournement du stigmate», qui donna lieu entre autres à la dénomination même de queer. Le sujet qui se construit à travers ces luttes, comme le signale Marie-Agnès Palaisi en suivant Hannah Arendt dans son analyse du sujet juif, est un «paria conscient», qui fait du ghetto où l’on tente de l’enfermer un espace d’empowerment. Dans la lecture que fait l’auteure de Minificción para niñas LGBTI de Sayak Valencia, le cyberespace fonctionne ainsi comme un espace imaginaire de liberté, une hétérotopie où récupérer une enfance et une identité volées, où ces sujets qui ont été construits comme «inappropriés», mais se revendiquant comme «inappropiables» par la norme hétérosexuelle peuvent réécrire leur propre «herstory». C’est encore la transgression qui est au cœur de la pratique et des langages féministes du collectif madrilène des Scum Girls étudié par Karine Bergès; des féministes très jeunes, pour lesquelles le cyberespace fonctionne à la fois comme une école de féminisme et comme un lieu d’expression et d’énonciation. Or, l’auteure s'interroge sur le sens et la portée politique de la transgression portée par ces jeunes femmes, qui se révèle parfois superficielle : elle consiste surtout en la spectacularisation des corps et en la production de slogans et performances qui peinent à aller au-delà de la provocation, ce qui pourrait être expliqué par le profil sociologique des jeunes militantes. On trouve ces mêmes questionnements dans l’article de Caroline Lepage sur la célèbre personnage de BD espagnole Lola Vendetta. Si le personnage créé par Raquel Riba Rossy (et qu’on peut interpréter comme étant en fait son alter ego) a contribué à populariser le féminisme en Espagne, et a provoqué également les réactions misogynes et machistes de ses détracteurs, il s’agit finalement, sous ses apparences transgressives, d’un féminisme mainstream et édulcoré, qui ne met en question ni l’hétéronormativité obligatoire, ni le système capitaliste, ni même, finalement, une sentimentalité traditionnelle fallocentrée, comme le montre l’auteure dans une analyse très complète qui prend en compte non seulement l’analyse narrative et iconographique de la BD, mais aussi ses conditions de production, sa réception et sa mise en scène médiatique.

On est loin ici, finalement, des risques pris par les performeuses et artivistes qui réinventent un nouveau langage et de nouvelles corporalités et sexualités, provoquant à la fois fascination et rejet, questionnant en profondeur un système qui broie la différence, mettant à nu les différentes oppressions et dominations dans lesquelles nous sommes toutes et tous imbriqués. Finalement, à travers ce dossier on peut relire à nouveaux frais les questions déjà posées par les féministes des années 1970: le privé (le désir, les sexualités) est politique et nos corps sont, aujourd’hui plus que jamais, un champ de bataille.

 

Mercedes Yusta, Université Paris 8

 

1. Paul B. Preciado, «Nous étions sur le point de faire la révolution féministe… et puis le virus est arrivé», Bulb, n°2, 27 avril 2020, https://bulb.liberation.fr/edition/numero-2/nous-etions-sur-le-point-de-faire-la-revolution-feministe/, consulté le 22 mai 2020.

2. Transfeminismos. Epistemes, fricciones y flujos, Tafalla, Txalaparta, 2013; Nuria Varela, Feminismo 4.0. La cuarta ola, Penguin Random House, 2019.

3. Montserrat Galcerán, « El 8 de marzo como chivo expiatorio », El Salto diario, 3 de abril de 2020, https://www.elsaltodiario.com/opinion/montserrat-galceran-8-de-marzo-como-chivo-expiatorio, consulté le 22 mai 2020.

4.  Julia Antivilo, Entre lo sagrado y lo profano se tejen rebeldías. Arte Feminista nuestroamericano. Bogotá, desde abajo, 2015.

5. Dans un sens bourdieusien : Pierre Bourdieu et J.-C.Passeron, La reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement. Paris, Minuit, 1970.

Crisol-couv-Fem21.jpg

SOMMAIRE

Éléonore Parchilniak (Université Paris Nanterre), «La post-pornographie comme instrument politique»

Alexia Grolleau (Université Paris Nanterre), «Post Porno infinito : un zèbre travesti, un aspirateur, un gode ceinture et du lubrifiant, une performance contre-sexuelle»

Karine Bergès (Université Paris-Est Créteil), «“Somos malas, podemos ser peores”. Transgresión y rebeldía del colectivo madrileño Scum Girls»

Caroline Lepage (Université Paris Nanterre), «Le féminisme mainstream – ses formes, ses discours et sa réception : le cas de Lola Vendetta»

Emmanuelle Sinardet (Université Paris Nanterre), «1. E. SINARDET, « Féminisme, blasphème et polémique... » Féminisme, blasphème et polémique : L’exposition à Quito (29 juillet-29 octobre 2017) du Milagroso Altar Blasfemo par le collectif bolivien Mujeres Creando»

Thérèse Courau (Université Toulouse Jean Jaurès Centre d’Études Ibérique et Ibéro-américaine –CEIIBA), «Questionner la normalisation sexo-générique : l’activisme artistique de valeria flores»

Marie-Agnès Palaisi (Université Toulouse Jean Jaurès Centre d’Études Ibérique et Ibéro-américaine –CEIIBA) «El ciberespacio : contraespacio queer frente a la « amenaza del ghetto ». Intento de lectura transfeminista de Hannah Arendt»

Mentions légales

Crisol série numérique / ISSN : 2678-1190

Directrice de la publication : Caroline Lepage

200 avenue de la République 

92000 Nanterre

c.lepage@parisnanterre.fr

Publiée: 2020-05-22