No. 32 (2025): Du descriptif… à l'indécrit

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1- Du descriptif…

La première partie de ce volume rassemble 11 contributions issues du séminaire du groupe Horizons des Littératures Hispaniques (membre du Centre de Recherches Ibériques et Ibéro-Américaines de l'Université Paris Nanterre) dont la thématique a porté, entre 2019 et 2021, sur «Le descriptif». Dans la continuité de nos travaux sur certaines mécaniques des récits (transtextualité; début et fin du texte, etc.), nous avons souhaité nous interroger sur la place, le rôle et le fonctionnement de cette zone particulière du texte consacrée à la description et, de manière encore plus, théorique, au descriptif comme phénomène. Qu'est-ce exactement? Une fastidieuse suspension de la diégèse? Un moment dévolu à la contextualisation, pour ancrer le texte dans un indispensable ici et maintenant? Un lieu destiné à asseoir l'effet de réel et ainsi habilement bâtir la crédibilité et la légitimité du discours à construire? 

C'est à ces questions qu'ont cherché à répondre Amadeo López; Yann Seyeux; Cécile Brochard; Cecilia Reyna; Santiago Uhía; Soline Martinez; Sylvie Turc-Zinopoulos; Gaëlle Hourdin; Paula Klein; Marta Noguera Ortega; Ana Rojas.

Et une fois que nous avions posé quelques jalons sur comment et pourquoi on décrit, restait une interrogation encore plus épineuse: comment et pourquoi ne décrit-on pas, par exemple alors qu'on suggère, le cas échéant alors qu'il faudrait pourtant absolument décrire, etc.?

Il a fallu une journée d'étude, organisée en collaboration entre l'Université Paris Nanterre (Lina Iglesias et Caroline Lepage), Université Paris-Est Créteil (Graciela Villanueva), Sorbonne Université (David Alvarez, Corinne Mencé-Caster, Laurie-Anne Laget, Pénélope Laurent, Renée-Clémentine Lucien et Julien Roger), l'Université Rouen Normandie (Sandra Gondouin et Marie-José Hanaï) et l'Institut Universitaire de France (Laurie-Anne Laget), réunis autour du projet commun «Textualités», pour avancer dans la compréhension d'une question théorique et pratique en effet très complexe.
Un petit balisage s'impose sur ce volet:

2- … à l'indécrit

(D)écrire l'indescriptible, ce n'est jamais faire autre chose que décider, à partir d'un système de la visibilité, de ce qui reste indécrit, le retrancher en le suspendant dans un imaginaire où viendront se recharger les sens du texte comme un point aveugle qui donne à la représentation narrative sa lucidité.

Bernard Vouilloux, "Presque ou du narratif en peinture"

 

Au cœur de l’enchevêtrement étymologique, méthodologique et esthétique qui prend naissance autour de l’acte d’écrire, le terme « indécrit », dont la non familiarité frappe au premier abord, appelle certainement à se lancer dans un jeu de préfixes et suffixes combinés.

Une définition apparemment simple se tourne vers la catégorie grammaticale du participe passé, donc vers le résultat constaté d’une opération antérieure. Mais le préfixe in- nous indique tout de suite qu'il s'agit d'une opération qui n'a pas eu lieu. En basculant , grâce à l'article indéfini, vers une autre catégorie, celle des substantifs, l'indécrit se présente comme un objet à observer, un objet énigmatique dont les contours sont définis par une action non accomplie. L'indécrit apparaît comme un creux, une ombre, un fantôme, quelque chose qui se cache dans les insterstices de ce qui a été décrit. On constate immédiatement la négation inhérente à cette première approche, qui tend à faire de l’indécrit le contraire du décrit, comme un manque, une absence.

Les deux participes passés en question, substantivés ou non, nous invitent à remonter encore plus loin, par soustraction du préfixe, à ce qui a été écrit ou non. L’indécrit apparaît ainsi comme ce qui (ne) découle (pas) de cette notion englobante qu'est l’écriture. Entre écrire et décrire, le préfixe introduit déjà une complexité dont ont rendu compte les réflexions de sémiologues comme Roland Barthes ou Philippe Hamon sur la description et le descriptif. Si le descriptif est l’instrument de la description, l'indécrit montre que ce modalité scripturaire a des limites, que tout ne peut pas ou que tout ne doit pas être décrit.

Réfléchir sur l’indécrit implique d’abandonner les éventuelles limitations liées au passif, au passé et à la négation. En effet, cette notion peut être abordée dans une trame sémiologique qui imbrique l'indescriptible, le supposé, le suggéré, et ce qui n'est pas (encore) décrit.

L'indécrit conçu comme indescriptible semble poser une barrière définitive. Toutefois, étant donné qu'on en parle, qu'on essaie de l'approcher, ne serait-ce qu'à partir de la prétérition, cette barrière s'avère ne pas être complètement étanche. C'est ce que montre la citation de Bernard Vouilloux proposée en épigraphe, où l'indescriptible est mis en perspective et projeté vers le futur, de telle sorte que son impossibilité est remise en question. L'indécrit conçu comme supposé ou suggéré emprunte, lui, la voie de l'elliptique ou de l'implicite. Il s'agit d'un indécrit qui s'écrit (/se décrit) autrement. L'indécrit conçu comme pas encore décrit permet de penser de nouvelles thématiques, de nouveaux motifs, de nouvelles sensibilités et de nouveaux questionnements  qui n'ont pas encore été (d)écrits mais qui, à un moment donné, commencent à faire leur entrée dans la littérature. Cette acception du terme invite à une considération diachronique des corpus.

Au-delà de ces trois formes de l'indécrit, il est également possible de mettre en rapport la notion d'indécrit avec celle d'irreprésenté. Cette réflexion suppose un élargissement du cadre, vu que la notion de représentation englobe non seulement le descriptif mais également le narratif, l'exprimable, le concevable, le dicible.

Et si au lieu de poser les questions à partir du pôle de l'énonciation, nous les posons à partir du pôle de la réception, nous constatons que l'indécrit dialogue avec l'illisible, l'incompréhensible ou l'irrecevable, trois termes qui déclinent encore la potentialité paradoxale du préfixe négatif.

Les articles de cette partie de Crisol Nº 32

Après l'introduction théorique proposée par l'article d'Olivier Biaggini et Corinne Mencé-Caster (une introduction illustrée par une étude de cas dans le cadre de l'historiographie hispanique), le volume est organisé en deux parties. La première partie inclut des études de corpus iconographiques ou littéraires où l'indécrit est lié à des secrets de famille ou des épisodes traumatiques et violents (c'est qui est étudié dans les articles de Cristina Marinas, Julia de Ípola, Pénélope Laurent, Marie-José Hanaï). La catégorie de l'indécrit nous aide ici à penser des genres associés au "réalisme" (c'est le cas dans le corpus étudié par Cristina Marinas) et des genres où le surnaturel, déviant ou étrange passe au premier plan (les genres fantastique, d'horreur, et le néo-gothique des œuvres étudiées par Julia De Ípola, Pénélope Laurent, Marie-José Hanaï).

La deuxième partie du volume présente des études de textes où l'indécrit est lié à un désir d'inviter –ou d'obliger– le lecteur à (re)construire ou à inventer ce dont l'auteur /le narrateur /la voix poétique ne veut ou ne peut pas parler (c'est ce que montrent les travaux de Clara Berdot, Graciela Villanueva, Cécile Reyna et Sophie Marty), une manière de présenter le récit comme une tentative d'approcher /border /effleurer l'in(d)écrit et de brouiller les frontières entre la relative prévisibilité de l'inénarré et l'imprévisibilité absolue de l'indécrit. 

SOMMAIRE

1.1- Du descriptif… 

Amadeo López (Université Paris Nanterre / CRIIA-HLH), «Le descriptif»

Yann Seyeux (Université Paris Nanterre / CRIIA), «Quand la machine (d)écrit. L’effet de liste dans Lagunas, un roman algorithmique de Milton Läufer»

Cécile Brochard (Nantes Université), «Yñipyru d’Augusto Roa Bastos, ou le descriptif démiurgique»

Cecilia Reyna (Université Paris Nanterre / CRIIA), «La descripción como operador de ilegibilidad en la novela Nosotros, los Caserta (1992) de Aurora Venturini»

Santiago Uhía (Laboratoire d'Études Romanes EA 4385 / Université Paris 8), «Sept considérations autour de la liste et l’énumération chez Fernando Vallejo»

Soline Martinez (Université Paris Nanterre / CRIIA), «Les enjeux du descriptif dans Testo Yonqui, de Paul B. Preciado»

Sylvie Turc-Zinopoulos (Université Paris Nanterre / CRIIA), «Lo descriptivo en la Topografía médica de las islas filipinas (1857) de Antonio Codorniu y Nieto»

Gaëlle Hourdin (Université Toulouse Jean Jaurès), «L’ekphrasis poétique hispano-américaine aux confins du figuratif et de l’abstraction»

Paula Klein (Université Clermont Auvergne), «Listes, inventaires, travaux pratiques: le descriptif comme poétique infra-ordinaire chez Georges Perec et Julio Cortázar»

Marta Noguera Ortega (Université Paris Nanterre – Casa de Velázquez), «Commencer à (d)écrire. Réflexions autour du descriptif dans la genèse de El cuento de nunca acabar»

Ana Rojas (Université Savoie Mont Blanc / LLSETI), «Promouvoir le livre: un exemple de stratégie commerciale sur le marché éditorial argentin»

2.2- … à l'indécrit

Corinne Mencé-Caster (Sorbonne université (relir-clea / EA 4083), Olivier Biaggini (Université Sorbonne Nouvelle / lecemo-crem, EA 3979), «Une approche théorique de l’indécrit et une étude cas (General estoria, Première partie, IV)»

Cristina Marinas (UPEC (IMAGER) et École Polytechnique), «Peindre l’indicible: représentation des violences sexuelles dans deux œuvres d’Antonio Fillol (1870-1930)»

Julia de Ípola (Université Paris Nanterre / CRIIA-HLH), «Por qué volvías cada verano: la no ficción entre lo indescrito y lo indescriptible»

Pénélope Laurent (Sorbonne Université – CRIMIC), «Tache aveugle dans El huésped de Guadalupe Nettel»

Marie-José Hanaï (Université de Rouen Normandie, ERIAC / UR 4705), «Le silence du texte pour (ne pas) décrire l’insupportable violence: l’écriture en creux d’Emiliano Monge dans La superficie más honda»

Clara Berdot (Université Paris-Est Créteil), «L’indécrit volontaire chez Borges: ellipses narratives, clivage du lectorat et maîtrise biographique»

Graciela Villanueva (Université Paris-Est Creteil, IMAGER / UR 3958), «De la alacridad al silencio: “El etnógrafo” de Jorge Luis Borges»

Cecilia Reyna (Université Paris Nanterre / CRIIA-HLH), «Al pie del secreto: los valores del blanco en Leyden Ltd. (2019) de Luis Sagasti»

Sophie Marty (Université de Dijon), «Lo indescrito en la obra de Eduardo Berti: acerca de algunas (micro)ficciones»

Audrey Louyer (Université de Reims Champagne-Ardenne - CIRLEP / EA4299), «Indescriptible et effet fantastique dans quelques nouvelles péruviennes contemporaines»

Published: 2026-03-28

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