Numéro courant

No 4 (2018): Imaginer et représenter le bonheur

Cette dernière livraison de CRISOL consacrée au Bonheur est le résultat du travail de recherche du GRELPP (Groupe de Recherche en Littérature, Philosophie et Psychanalyse) mené dans le cadre de séminaires puis d’une journée d’étude, qui se sont tenus à l'Université de Paris Nanterre.

La notion de bonheur, interrogation philosophique, par excellence, est devenue ces dernières années un sujet prioritaire, voire une véritable injonction dans nos sociétés postmodernes, où l'aspiration majeure est une sorte de nouvel hédonisme. Sa représentation prend diverses formes, lesquelles semblent tout particulièrement s'épanouir dans ces nouveaux espaces de communication que sont les réseaux sociaux ; ces derniers fonctionnent il est vrai comme une sorte de vitrine de ce qui pourrait être une certaine idée du bonheur pour quiconque poste sur son « mur » des images, des statuts, etc., toute une iconographie personnelle, croyant ainsi saisir cette notion si fuyante et nous dire : « Regardez comme je suis heureux ! ».

La recherche en littérature n'échappe pas à la grande rumeur du monde ; gageons d’ailleurs qu’elle l’accompagne, peut-être, parfois, qu’elle sait la précéder. Et les contributions de ce numéro 3 de la série numérique de CRISOL examinent une notion complexe et étonnement difficile à cerner, tant est riche le vaste spectre sémantique que le mot bonheur – en français – ou felicidad, dicha – en espagnol – recouvre, et cela dans des domaines variés : la littérature hispanophone et ses différents registres, la poésie, le théâtre, mais surtout la prose fictionnelle – roman, micro-récit, nouvelles, etc. – dans ses divers genres. Sans oublier le domaine historique ainsi que la peinture.

Le bonheur est d'abord une quête existentielle, utopique. Argument majeur de bien des romans, sa recherche exige d'entreprendre un voyage dans l'espace et dans le temps ; l'espace-temps des origines peut-être celui de la Selva, comme dans le roman d'Alejo Carpentier Los pasos perdidos (1953), qu'analyse David Barreiro Jiménez. Mais c'est aussi celui du retour vers l'enfance, ce topos habituellement lié au bonheur ou, du moins, à l'illusion d'un bonheur à jamais perdu. Illusion que l'Argentin Alan Pauls démonte dans deux de ses livres analysés par Graciela Villanueva. Le déplacement peut prendre des allures encore plus impressionnantes, comme celle du voyage intersidéral, quand on aborde la science fiction ; ce qu'explique Elena Geneau, en reprenant l'image des trous noirs, métaphore de la vertigineuse force d'attraction de cette quête universelle. Cheminement personnel vers Dieu, croyance en un monde harmonieux après la mort, pour le poète équatorien César Dávila Andrade, étudié par Caroline Berge, le bonheur est aussi indissociable du vivre en société, du vivre ensemble. C'est ce qui sous-tend l'univers romanesque du péruvien Edgardo Rivera Martínez dans País de Jauja (1993) ; pour Françoise Aubès, dans ce roman paradoxalement sans héros problématique, le bonheur se décline simplement au jour le jour pour l'adolescent Claudio, adolescent épris de musique, de culture grecque et andine à la fois. Le bonheur serait-il donc dans les Andes ? Hélène Roy interroge la figure de l'Inca à la tête d'un empire dont les sujets auraient vécu un bonheur collectif sans pareil. Elle montre comment s'élabore l'utopie andine selon une certaine lecture idéologique de l'Histoire. À Cuba, le point de fracture de 1989 marquant la fin d'un « passé parfait », la nostalgie d'une société égalitaire devient l'argument du roman noir Pasado Perfecto (1991) pour Caroline Lepage, qui décrit le désarroi de Mario Conde, héros de la série policière de Leonardo Padura.

De nombreuses contributions s'intéressent au bonheur au féminin, encore une fois indissociable d'un contexte socio-culturel. La jeune philippine Cándida, héroïne de La carrera de Cándida, roman de Guillermo Gómez Windham (1921), étudié par Emmanuelle Sinardet se laisse tromper par une certaine idée du bonheur au féminin, dont le modèle serait la femme américaine émancipée ; or, dans la société patriarcale philippine sous occupation étasunienne, ce chemin ne mène qu'au malheur. On retrouve le thème de l'utopie collective dans El país de las mujeres (2010) de la Nicaraguayenne Gioconda Belli. Le bonheur au féminin ou félicisme est une république des femmes où gouverne le PIE (Partido de la Izquierda Erótica), comme le montre Sophie Large. Contre-pied de cette république des femmes libres, tel est l'Ange du foyer, paradigme des vertus féminines à la fin du XIXe siècle, comme le rappelle la contribution de Sylvie Turc Zinopoulos dans sa lecture de Una vida sin mancha (1883), de María del Pilar Sinués.

Teresa Orecchia Havas, quant à elle, choisit d'explorer dans deux romans argentins contemporains ce double négatif du bonheur qu'est le malheur, comprendre la perte. Tandis qu’en analysant les excipit de poésies espagnoles contemporaines, Nuria Rodriguez Lázaro constate qu'il n'y a point de poésie « heureuse ». Claude Esteban, poète et traducteur y cherche pourtant le chemin qui mène à l’Arcadie, suivant la lecture qu’en fait Pascal Hermouet. Selon Béatrice Ménard, on retrouve le même cheminement vers le bonheur grâce à une sorte d’union cosmique avec la nature dans Todos mis poemas (1983) du poète espagnol Claudio Rodríguez. Si le bonheur relève d'une morale, il relève également d'une esthétique, celle du beau ; et pour le peintre Joaquin Sorolla, selon Lina Iglesias, c'est la fulgurance du blanc qui le traduit le mieux.

Ces communications offrent donc de multiples approches de la représentation du bonheur – amour, utopie, nostalgie. Individuel ou collectif, le bonheur serait donc cette ligne d'horizon inatteignable. Mais l'espoir de s'en approcher est ce qui caractérise le genre humain et donne naissance à ses plus belles expressions artistiques.

 

Françoise Aubès

 

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Sommaire du numéro

David Barreiro Jiménez
«Los pasos perdidos (1953) de Alejo Carpentier – “La selva y la búsqueda de la felicidad”»

Graciela Villanueva
«La felicidad en La vida descalzo (2006) e Historia del llanto (2007) de Alain Pauls»

Elena Geneau
«Los agujeros negros de la felicidad en relatos y microrrelatos de Marcial Souto, Eduardo Carletti y Ana María Shua»

Caroline Berge
« Bonheur et mysticisme dans les œuvres de César Dávila Andrade »

Françoise Aubès « L'écriture du bonheur dans País de Jauja (1993) de l'écrivain péruvien Edgardo Rivera Martínez »

Hélène Roy
« Le bonheur est dans les Andes : la figure inca aux frontières de l’histoire et de la fiction »

Caroline Lepage
« Mario Conde à la recherche du bonheur perdu »

Emmanuelle Sinardet
« Du bonheur américain au malheur philippin : La carrera de Cándida (1921) de Guillermo Gómez Windham (1880-1957) »

Sophie Large
« Le “félicisme” dans El país de las mujeres de Gioconda Belli »

Sylvie Turc-Zinopoulos
« Le bonheur possible dans le drame Una vida sin mancha (1883) de María del Pilar Sinués »

Teresa Orecchia Havas
« La pérdida de la felicidad en dos novelas argentinas contemporáneas »

Pascal Hermouet
« La question du bonheur chez Claude Esteban »

Lina Iglesias
« Le blanc ou la fulgurance du bonheur dans l’œuvre de Joaquín Sorolla »

Nuria Rodríguez Lázaro
«“El dulce lamentar de dos pastores”: apuntes sobre la felicidad en la poesía hispánica »

Béatrice Ménard
« La búsqueda de la dicha en Desde mis poemas de Claudio Rodríguez »

 
Publiée: 2019-02-11
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CRISOL est une publication du Centre de Recherches Ibériques et Ibéro-américaines de l'Université Paris Nanterre.

Née en 1983, Crisol est une revue déjà ancienne et qui, avec ses 40 numéros publiés à ce jour (au moment de son passage en version numérique) constitue un très riche et varié patrimoine pour la recherche hispaniste et américaniste à l’Université Paris Nanterre.

La revue, alors dirigée par Bernard Sesé, aura d’abord connu une première série de 19 numéros.  Crisol Nouvelle série a été créée en 1997 par Thomas Gomez. C’est en 2018, pour son 35e anniversaire, qu’elle a opéré son passage intégral vers l’édition numérique avec la préparation du premier volume Crisol série numérique Nuevas perspectivas e investigaciones en la enseñanza del español para uso profesional, coordonné par Mercè Pujol (à paraître début 2018).

Il s’agit d’une revue d’études pluridisciplinaires – elle recouvre les champs de la littérature, de l’Histoire, de la civilisation et de la linguistique – pour le domaine espagnol et latino-américain, depuis le Moyen-Âge jusqu’à nos jours.

Crisol a donc pour vocation d’imaginer, d’explorer des zones de dialogues, pour, à terme, créer des ponts entre des chercheurs d’horizons divers qui pourront effectivement proposer des contributions travaillées depuis une vaste palette de champs théoriques et méthodologiques ; l’objectif étant de penser et de décrire le phénomène littéraire, historique, civilisationnel et linguistique.