Numéro courant

No 5 (2019): Callejeando / La Rue dans tous ses états / A rua em todas as vias

En 2014, le Centre de Recherches Ibériques et Ibéro-américaines (CRIIA, EA 369 Études romanes) a choisi d’engager une réflexion sur « La rue ». Élément constituant de la ville, assurant la mise en relation d’espaces et de groupes sociaux distincts, la rue est une forme qui a une configuration, une architecture et une histoire aux multiples facettes. À travers le temps, elle a développé des logiques et des dynamiques propres. Ses usages, ses pratiques et ses représentations ne peuvent se comprendre sans une prise en compte de l’histoire politique, sociale, économique et culturelle et plus récemment des études sur l'histoire urbaine.

Au terme de seize séminaires auxquels ont participé l’ensemble des membres du CRIIA ainsi que des enseignants-chercheurs français et étrangers invités dans la perspective d’une approche interdisciplinaire, un colloque international a été organisé en octobre 2017 en association avec le Centre de Recherches Interdisciplinaires sur le monde lusophone (CRILUS), membre de l’EA 369. Privilégiant l’époque contemporaine, « Callejeando/La rue dans tous ses états/A rua em todas as vias. Mondes ibériques (Europe, Amérique, Afrique, Asie) XIX-XXI » a réuni une trentaine de chercheurs confirmés ainsi que des doctorant-e-s de l’université de Paris Nanterre et d’autres universités.

Ce numéro, trilingue, est le fruit du travail collectif mené durant ces quatre années, qui a permis une réflexion très stimulante au-delà des disciplines considérées comme « classiques » dans l’hispanisme.

Si, dans les sociétés occidentales ou occidentalisées, la ville s’est transformée en permanence au cours des siècles, la seconde moitié du XIXe siècle et les premières décennies du XXe siècle ont marqué une étape importante. Pour expliquer ces évolutions, de nombreuses études d’histoire urbaine, s’inscrivant dans le cadre d’une opposition entre tradition et modernité, ont mis en relief le facteur démographique, l’essor industriel, les progrès techniques et ont souligné le rôle des politiques gouvernementales et des architectes, présentés comme « les » bâtisseurs de la ville moderne. Ce n’est que plus récemment, comme en témoignent plusieurs articles présents dans ce volume, que l’histoire sociale et l’histoire culturelle se sont intéressées au rôle joué par d’autres acteurs dans la transformation de l’espace public à travers l’analyse des conflits, des manifestations – sous toutes leurs formes y compris artistiques – dont la rue est tout à la fois le théâtre et l’enjeu, mettant au jour un processus tout à la fois plus complexe et plus ouvert. La rue ainsi appréhendée est celle des gens ordinaires, anonymes, des ouvriers, des contestataires, de ces « hommes de la rue » qui font pression sur les élites pour qu'elle se transforme et qu'elle leur appartienne.

Liée à l’individualisation des habitats, à la circulation des denrées alimentaires, à l’évolution des transports, la rue a connu une expansion, inégale et plus ou moins maîtrisée, au cours des XIXe et XXe siècles. Mais la « rue de l’urbaniste » n’est pas seulement cet « espace matériel aménagé » qu’a défini l’historien Maurice Garden. Elle est politique dans sa gouvernance et son organisation, emblématiques d’une volonté de régulation et de contrôle dont témoigne le tracé des villes. S’insérant dans le long processus, tout à la fois ininterrompu et discontinu, de configuration urbaine, la structuration de l’espace de la  rue s’est opérée par étapes, parfois au prix de « désordres », dont rendent compte plusieurs études de cas qui portent sur le Madrid de la fin du XIXe siècle et du début du XXe : Promenade du Prado (charnière entre la zone historique et la nouvelle ville), rue du Chemin de fer (conflit latent entre l'espace et l'être humain), rues des banlieues ouvrières situées au nord de la capitale dans la période de l’entre-deux guerres mais aussi rue de la Plage à Belem, au Brésil (processus de transformation profonde au parcours conflictuel). De la même manière, dans le Madrid du début du XXe siècle, les espaces de plaisir font l’objet d’une « normalisation » comme le montre la mutation de la rue Sainte Brigitte. En revanche, dans la Lisbonne de la fin du XIXe siècle et de la Belle Époque, l’analyse de la cartographie de l’homosexualité masculine fait apparaître l’existence d’espaces et de rues, « invisibles à la ville normative », qui sont le territoire de ceux que la science et la loi instituent alors comme « sujets déviants » : l'homosexualité est ainsi inventée en tant que catégorie sociale.

 Si le contrôle social de l’État peut s’exercer par la voie législative (répression de l’ébriété, de la mendicité ou de la prostitution en Équateur à la fin du XIXe siècle et enfermement dans des institutions de bienfaisance), la rue est aussi un espace politique symbolique dans le cadre de la lutte pour l’espace public qui s’exprime de plusieurs façons. Qu’il s’agisse des mobilisations monarchistes ou républicaines dans l’Espagne du Sexenio democrático (1868-1874) ou des manifestations joyeuses, « parenthèse enchantée » au sens propre, qui marquèrent la victoire républicaine, obtenue par les urnes en 1931, qui prirent des airs de fête et de célébration. Une autre expression symbolique est celle du choix de la toponymie urbaine des territoires du domaine linguistique catalan (plus particulièrement l’île Baléare de Majorque), analysée au prisme de la gouvernance socialiste au cours de la seconde République espagnole dans le but de construire un imaginaire collectif  ou encore celle de l’espace urbain de Ceuta et Melilla, « places de souveraineté » selon la terminologie coloniale à leur sujet, où s’affrontent deux nationalismes (espagnol et marocain) à travers l’enjeu des commémorations et des monuments. Expression symbolique enfin dans les villes d’Amazonie péruvienne dont les murs reflètent les attentes et les espoirs tout autant que la lutte contre les injustices : ils font la démonstration que le processus d’intégration au territoire national est toujours en cours.

Lieu de passage, d’échanges et d’activités économiques, la rue est devenue à l’époque contemporaine un espace privilégié du spectacle urbain. Dans le Madrid du premier tiers du XXe siècle, le développement de la publicité visuelle et acoustique a mis en scène la nouvelle culture de la consommation. Dans les guides de voyage dont le nombre a commencé à augmenter dès la seconde moitié du XIXe siècle, la représentation des rues a évolué : ainsi dans le faubourg sévillan de Triana, telle rue jadis « dangereuse », est aujourd’hui « réhabilitée » et son « pittoresque » donne de la valeur à sa « mise en tourisme ».

Si la prise en compte des décisions des acteurs économiques, par leur choix de localisation, leurs investissements conditionne en partie l’évolution des paysages et des pratiques, les acteurs publics (administration, municipalités) jouent, eux aussi, un rôle important (autorisations d’ouverture d’établissements divers, de permis de construire). Dans le contrôle et la gestion des rues des zones nord et sud de la ville de Medellín se dessinent les rapports entre État, pouvoirs locaux, intérêts économiques et corruption, les plus démunis des habitants en faisant les frais, car ils sont sous domination de l'État.

D’un côté et de l’autre de l’Atlantique, hors des lieux consacrés – généralement clos – les manifestations artistiques dans la rue se sont multipliées. Dans le domaine du théâtre, les dramaturges espagnols adeptes du Nouveau Théâtre ont écrit, à partir des années 70, un théâtre d’avant-garde, tenu à l’écart de la scène commerciale, du fait de la censure et du public bourgeois, qui l'ignorait. La rue a été pour ces nouveaux auteurs, qui développaient une réflexion politique, un espace scénique alternatif de liberté et de contestation alors que la dictature espagnole se maintenait. Plus récemment, les politiques culturelles de la ville de Bilbao ont valorisé le théâtre de rue. Outre l’objectif touristique, l’une des préoccupations est d’encourager la cohésion sociale entre les différents quartiers de la ville.

Manifestant une volonté de lutter contre la privatisation de l’espace public et la dépossession d’une zone d’expression pour les habitants, les arts dits de la rue sont partis à la reconquête de cet espace public. Se réappropriant le paysage urbain devenu espace de représentation, le théâtre pluridisciplinaire et communautaire portugais (O Bando) ou la Compagnie Circolando avec sa machinerie ou Radar 360° proposent aujourd’hui de nouvelles lectures et une nouvelle perception de l’espace urbain. En investissant temporairement et symboliquement cet espace, ces manifestations réinventent ou renouent des relations avec le public et peuvent, au-delà de l’instant, contribuer à approfondir la perception de et la réflexion sur l’espace urbain. Ainsi, le street art ou « art public », essentiellement éphémère, destiné au plus grand nombre, est fondé sur la volonté d’instaurer une forme de communication et d’interaction entre un créateur et le public. En témoignent plusieurs street artistes (Ruina, Olaf Ladousse du collectif El Cartel, Noaz, Nuria Mora) face à une gestion de plus en plus privatisée de l’espace public, à l’invasion publicitaire et à une logique marchande généralisée. Dans les quartiers populaires de Lima, la production de nombreux collectifs artistiques, dont plusieurs se situent dans la mouvance Hip Hop, participe de cette réappropriation de l’espace urbain. Ces initiatives contre-culturelles solidaires visent à la reconstruction du tissu associatif et culturel, après les mandats dévastateurs du gouvernement Fujimori et tentent de résister à la gentrification de la capitale péruvienne.

Enfin, l’analyse des représentations de la rue dans le roman, qu’il soit du XIXe ou du XXe siècle, implique d’interroger la mimesis autant que la liberté créatrice : par exemple celles qui sont à l’oeuvre dans le premier roman naturaliste de Benito Pérez Galdós (La desheredada), peu attiré par la description des milieux populaires et plus intéressé à faire que la rue serve la construction de la subjectivité de son personnage principal en même temps qu’elle constitue une fabrique inépuisable de l’imaginaire galdosien. Ou celle de la tétralogie havanaise de Leonardo Padura qui, dérogeant au code du genre du roman noir, propose un espace de la rue pratiquement dépolitisé et presque décontextualisé, « déréalisé », ce qui n’est pas le moindre de ses paradoxes. Pour sa part, le roman de Maria Ondina Braga, Nocturno em Macau (1991), qui relève de la veine intimiste, s’intéresse à l’expérience du mouvement de l’individu à travers le territoire dont la rue est un des éléments constitutifs et à la représentation de la rencontre avec l’autre culturel, sujet impossible à « situer ».

D’autres représentations littéraires et cinématographiques mettent en scène une rue qui, plus qu’un décor, est un espace de l’apprentissage politique, un « lieu de tous les dangers » mais aussi de « tous les possibles ». La rue devient un espace de résistance en particulier en temps de dictatures (par exemple celle de Salazar au Portugal), comme le montre la création d’Álvaro Cunhal et Urbano Tavares Rodrigues ou celle des cinéastes du Novo Cinema des années 1960. Dans plusieurs micro-récits chiliens du XXIe siècle au cœur desquels des collectifs d’écriture placent les questions de mémoire en contexte post-dictatorial, la rue, espace d’expression et du vivre-ensemble, est interrogée au prisme de la présence-absence des victimes. 

Catherine Heymann et Mercè Pujol

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©Lorena Zaragoza / Kreata Estudio

 

Sommaire

 

Rubén Pallol Trigueros, «La lucha por la calle. Conflictos en la redefinición del espacio público en las ciudades de comienzos de siglo»

 

La « rue de l’urbaniste » : enjeux et conflits

Concepción Lopezosa Aparicio, «Funciones y valores adquiridos por el Paseo del Prado de Madrid en su proceso de conformación desde camino a calle»

Fernando Vicente Albarrán, «La calle del Ferrocarril. Desorden, conflicto y marginalidad en el proceso de modernización de Madrid (1850-1930)»

Carlos Hernández Quero, «Cuerpos bajo el metal, piedras contra el tranvía. Tráfico rodado, cultura de barrio y conflicto en los suburbios del Madrid de entreguerras»

Yara Reis, «Memórias e conflitos na formação da rua do porto de Belém»

Cristina de Pedro Álvarez, «La nueva sonrisa de cabaret. El impacto de la modernización urbana en los espacios de intercambio sexual de Madrid. La calle Santa Brígida, un estudio de caso (1870-1936)»

Fernando Curopos, «Cruising dans la Lisbonne fin-de-siècle»

 

Pouvoir politique et symbolique

Alexis Medina, «Discipliner la marginalité : le combat contre l’ébriété et la mendicité dans les rues des villes équatoriennes pendant la période progressiste (1883-1885)» 

Sergio Sánchez Collantes, «Luchas simbólicas por el espacio público en el Sexenio Democrático : republicanos contra monárquicos en las calles españolas, 1868-1874» 

Marie Angèle Orobon, «Prendre la rue en chantant : la proclamation de la IIe République en Espagne» 

Aurelio Martí, «Las calles de la nación: socialismo y discursos de España durante la Segunda República» 

Alicia Fernández García, «El nacionalismo español en las calles de Ceuta y Melilla» 

Estelle Amilien, «Des murs et des rues. Quelle identité pour  les villes d’Amazonie au Pérou?»

 

Espace social et espace économique

Nuria Rodríguez Martín, «El espectáculo está en la calle: la explosión de la publicidad exterior en Madrid durante el primer tercio del siglo XX» 

Ivanne Galant, «"Cuando paso por el puente, Triana…”. Représentations du faubourg sévillan dans les guides de voyage (XIXe-XXIe siècles)»  

Holmedo Peláez Grisales, «Estudio de caso: la dominación de los habitantes de la calle del Río Medellín en el control de las calles de la ciudad entre el terrorismo estatal y la narcoalianza»

 

Les arts et la rue, les arts dans la rue

Anne Laure Feuillastre, «La calle como escenario de protesta política en la España de los setenta» 

Marina Ruiz Cano, «De "espectáculos" por Bilbao» 

Catarina Firmo, «Marionnettes, corps actants et autres encombrants sur la voie publique»  

Anne Puech, «L'espace public vu par les street artistes espagnols»

Pablo Malek, «Protestas, propuestas y proceso : un documentaire sur les initiatives contre-culturelles solidaires dans l’espace public de Lima»

 

Représentations

Yves Germain, «Les descriptions de la rue madrilène dans La desheredada de Galdós» 

Caroline Lepage, «Présence et absence de la rue dans la tétralogie havanaise de Leonardo Padura Fuentes» 

Gonçalo Cordeiro, «Em lugar de seguir a direito: Macau e o princípio de intransividade em Maria Ondina Braga» 

João Carlos Vitorino Pereira, «La rue au service de la révolution : un enjeu majeur pour Álvaro Cunhal et Urbano Tavares Rodrigues» 

Eurydice Da Silva, «Les rues lisboètes dans le cinéma portugais des années 60 : un espace de résistance pendant la dictature»

Camille Lamarque, «Rhizome fictionnel dans le micro-récit chilien. L’écriture réticulaire de la rue sous le régime dictatorial»

 

Publiée: 2019-03-11
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CRISOL est une publication du Centre de Recherches Ibériques et Ibéro-américaines de l'Université Paris Nanterre.

Née en 1983, Crisol est une revue déjà ancienne et qui, avec ses 45 numéros, constitue un très riche et varié patrimoine pour la recherche hispaniste et américaniste à l’Université Paris Nanterre.

La revue, alors dirigée par Bernard Sesé, aura d’abord connu une première série de 19 numéros.  Crisol Nouvelle série a été créée en 1997 par Thomas Gomez. C’est en 2018, pour son 35e anniversaire, et sous la direction de Caroline Lepage, qu’elle a opéré son passage intégral vers l’édition numérique avec un premier volume pour Crisol série numériqueNuevas perspectivas e investigaciones en la enseñanza del español para uso profesional, coordonné par Mercè Pujol. À ce jour, cette troisième série comprend 5 numéros.

Il s’agit d’une revue d’études pluridisciplinaires – elle recouvre les champs de la littérature, de l’Histoire, de la civilisation et de la linguistique – pour le domaine espagnol et latino-américain, depuis le Moyen-Âge jusqu’à nos jours.

Crisol a donc pour vocation d’imaginer, d’explorer des zones de dialogues, pour, à terme, créer des ponts entre des chercheurs d’horizons divers qui pourront effectivement proposer des contributions travaillées depuis une vaste palette de champs théoriques et méthodologiques ; l’objectif étant de penser et de décrire le phénomène littéraire, historique, civilisationnel et linguistique.

Crisol a par ailleurs fait le choix d’héberger sur son site les archives numérisées de deux autres publications du CRIIA, Publications du GRECUN (avec 5 numéros à ce jour) et Les Cahiers du GRELPP (avec 8 numéros à ce jour).